Le spectre du réarmement allemand
Réponse à l‘ article de Pierre Rimbert, Le Monde diplomatique, Septembre 2026
Dès la lecture du titre de l’article de Pierre Rimbert publié dans Le Monde Diplomatique, « L’Allemagne prête à la guerre », j’en croyais à peine mes yeux. Pour étayer sa théorie d’une Allemagne se préparant farouchement à la guerre, Pierre Rimbert n’hésite pas à se référer à des thèses osées et à des « citations » non sourcées, voire sorties de leur contexte, les rendant méconnaissables.
Pierre Rimbert adhère sans vergogne à la théorie de Poutine
Quand Boris Pistorius a déclaré, par exemple, que l’Allemagne devrait être capable d’affronter une guerre, il ne s’agissait pas seulement des capacités de la Bundeswehr (qui ne seraient pas suffisantes pour repousser une agression éventuelle) : il constatait aussi que de nombreuses mesures de protection civile contre les catastrophes de tous types – naturelles, entre autres (comme les inondations de Ahtal 2021) – avaient été dramatiquement négligées, voire démantelées ces dernières décennies. Pas de guerre, pas de catastrophes ?
Quant à la fameuse Osterweiterung, l’extension de l’OTAN vers l’Est, Pierre Rimbert adhère sans vergogne à la théorie de Poutine, selon laquelle les États-Unis n’auraient eu de cesse d’inciter les nouvelles nations issues de l’Union soviétique à rejoindre l’OTAN. En réalité, ce sont des pays comme la Pologne qui voulaient profiter le plus vite possible de la protection de l’OTAN – ce qui se comprend, compte tenu de la tournure prise par les événements. Qui plus est, c’est le ministre allemand des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, qui a insisté, lors des pourparlers de 1990, pour éviter de brusquer la Russie et a tenté de formuler des règles concernant une éventuelle extension de l’OTAN.
Monsieur Rimbert nous présente une Allemagne se préparant depuis longtemps à prendre le relais des États-Unis pour diriger l’OTAN en Europe. Selon lui, Washington aurait l’intention de déléguer la direction européenne à l’Allemagne. Malheureusement, il ne révèle ni la composition, ni le fonctionnement, ni le siège d’une telle direction.
On peut se demander comment le gouvernement allemand a réussi ce tour de passe-passe
On peut se demander comment le gouvernement allemand a réussi ce tour de passe-passe : après avoir été, pendant de longues années, l’un des membres les plus réticents au paiement des 2 % du PIB (objectif fixé en 2014), il devient soudain le favori auquel on confie cette « mission » particulièrement délicate. Difficile à croire, car le gouvernement Trump ne cesse de répéter à qui veut l’entendre que l’Europe « n’est pas son problème ». Les Européens doivent enfin régler leurs problèmes seuls, sans l’aide des États-Unis. Par ailleurs, Trump n’a que faire de l’assistance éventuelle d’une nation européenne pour défendre ce qu’il considère comme les intérêts américains. Ses revendications concernant le Groenland montrent clairement qu’il agit comme il l’entend et ignore les critiques des autres membres.
Bien sûr, un char est beaucoup plus coûteux et complexe qu’une automobile, mais la comparaison reste ridicule
Monsieur Rimbert évoque également beaucoup Rheinmetall et une reconversion éventuelle de l’industrie automobile vers l’armement. Il méconnaît manifestement la dimension de l’industrie automobile allemande, dont le chiffre d’affaires annuel est estimé à 524 milliards d’euros. Rheinmetall, de son côté, construit principalement des chars de combat, et son chiffre d’affaires annuel est légèrement supérieur à 9 milliards d’euros. Un char d’assaut n’est pas un véhicule produit en masse : lors de son invasion de l’Ukraine, la Russie n’a utilisé que 1 500 chars. Actuellement, Volkswagen produit à lui seul 24 500 voitures par jour. Bien sûr, un char est beaucoup plus coûteux et complexe qu’une automobile, mais la comparaison reste ridicule.
Lors de l’invasion de l’Ukraine, le gouvernement allemand a fini par comprendre que la stratégie adoptée après 1990 – selon laquelle l’extension du modèle démocratique découlerait automatiquement de la prospérité économique, soutenue par l’émergence d’une classe aisée dans les pays de l’Est – avait complètement échoué, et que le risque d’une confrontation militaire en Europe était devenu réel depuis 2014. C’est ce changement d’époque, constaté par Olaf Scholz en 2022 (après huit ans de confrontation militaire en Ukraine), que cite Monsieur Rimbert.
L’Allemagne a également compris qu’il était nécessaire d’aider l’Ukraine sur tous les plans (civil, militaire, humain, social), ce qu’elle a largement fait. Mais cela ne suffirait pas à assurer la défense de l’Europe contre une Russie extrêmement agressive, qui rêve de reconquérir l’empire soviétique.
Tôt ou tard, il faudra réagir pour y mettre fin
Dommage que Monsieur Rimbert n’expose pas sa conception d’une défense européenne sans la participation de l’Allemagne. Comme le montre la pratique envers l’Ukraine, c’est l’Allemagne qui apporte le soutien le plus important après les États-Unis, tant sur le plan financier que militaire ou humain.
Comme le démontrent clairement les attaques récentes sur l’aéroport de Leipzig le 4 août et à la frontière polonaise le 13 septembre, la menace devient de plus en plus concrète. Tôt ou tard, il faudra réagir pour y mettre fin.